… ou plutôt une anthroposophie de la poupée, le terme est plus beau, puisqu’il signifie simplement l’amour de l’être humain (et pas uniquement de la sagesse).

Voici un texte que j’ai traduit, alors que je confectionnais des poupées à offrir…
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http://www.waldorflibrary.org/Journal_Articles/Gateways56FINALDRAFT.pdf

La relation de l’enfant à la poupée
Bernadette Raichle

En 1995, Bernadette Raichle mis en place la garderie et jardin d’enfant Awhina Day, en Nouvelle-Zélande, qui a été un modèle d’inspiration pour de nombreuses personnes cherchant à appliquer l’anthropsophie en dehors du foyer avec les tout-petits. Dans son livre,
Créer un foyer pour le corps, l’âme et l’esprit : une nouvelle approche pour la petite enfance (WECAN, 2008), Bernadette explore en détail les nombreux aspects de la création d’une véritable « maison loin de maison » pour les enfants. Ces extraits des chapitres 12 et 13 offrent quelques-unes de ses réflexions.

Il n’y a rien de plus sacré que de confectionner une poupée pour un enfant. La création, qui peut être vécue comme une expérience « d’insuffler une âme », commence dès que l’on prend en main la pièce de tissu, que l’on commence à former la tête, avec des matières vivantes, petit à petit, en la remplissant de couches de laine. . . un geste d’enveloppement et de remplissage, jusqu’à ce que vous ayez devant vous une belle sphère. Pour le jeune enfant, cette sphère, qui figure la tête de la poupée, résonne de mémoires cosmiques.
Les gestes d’amour que nous utilisons dans notre acte de créer « chantent » aux enfants, qui les ressentent dans tous les plis et toutes les nuances de la poupée. La vie de l’âme du jeune enfant repose encore entre deux mondes, le spirituel et le monde terrestre, et le petit enfant et sa rêverie éveillée peut encore passer facilement d’un paradis à un autre – paradis que sont le ciel et la terre.

La première poupée de l’enfant
La première poupée de l’enfant – je l’appelle la poupée qui dort – n’est que le reflet de ce royaume cosmique et joue le petit rôle de médiateur entre ces deux règnes. La poupée qui dort, la plus simple des poupées, accompagne le petit enfant qui « dort » son chemin dans la vie terrestre.
Il suffit de regarder le petit bébé qui vient de se réveiller et qui, à seulement six mois, est capable d’attraper sa poupée qui dort. D’une part, la main du bébé vient se poser sur quelque chose qui est déjà devenu une partie de lui. La petite main se ferme sur le tissu doux et mou et, immédiatement, porte cela à sa bouche et à son nez, littéralement pour « goûter » la poupée, puis en l’éloignant pour en respirer son odeur. J’ai pu contempler ce moment particulier de nombreuses fois. Le bébé de six mois est « ici » en ce qu’il est réveillé (il n’est plus en phase de sommeil), mais absorbé dans sa « rêverie » qui le rend inconscient de tout ce qui est autre que sa poupée, laquelle est simplement un assemblage de tissu et de laine, amoureusement façonnée d’une manière simple, afin de lui inculquer les qualités de l’être humain.

La poupée qui dort
Alors que le jeune enfant vit à la fois entre le monde spirituel et le royaume terrestre, c’est la poupée qui dort qui permet la transition quotidienne entre la maison et la garderie, et vice versa. Tout comme l’enfant et sa famille deviennent une partie de l’environnement de la garderie, la poupée qui dort devient une partie de la maison de l’enfant.
Dans les premiers temps d’existence de la garderie, nous avons constaté que de nombreux enfants aimaient apporter des doudous de chez eux. Nous avons simplement demandé queceux-ci restent à la maison et avons proposé la poupée qui dort, qui n’était que pour le temps de sommeil, et qui rentrait chaque soir avec l’enfant.
Ces poupées sont très simples. Cependant, faire une poupée de chiffon pour un enfant particulier requiert certaines responsabilités. Nous devons avoir une image intérieure de la « droiture » de l’être humain, aussi bien qu’une observation précise de la santé physique extérieure.
La poupée qui dort est faite avec ce que l’on peut décrire comme une « méditation en cours », en ayant avec soi une image intérieure de l’enfant. C’est avec cette attention pour le détail que la poupée qui dort est dotée d’une âme, qui permet à l’enfant d’être attiré par la poupée et donc porté à la saisir. La qualité d’un tout harmonieux se reflète dans la composition de la poupée, faite avec une unique pièce de tissu et, de ce fait, accompagne l’enfant, qui vit dans un état de conscience décrit comme « endormi » ou « dans un sentiment d’unité au monde ».
Fabriquer une poupée est l’un des plus beaux cadeaux que nous puissions faire à un enfant car c’est dans l’élaboration du jouet, avec soin et attention, que nous donnons à la poupée une âme, par notre geste intérieur. C’est avec ce geste de l’âme que l’enfant se connecte. La poupée est remplie d’un peu de lavande séchée, qui entoure l’enfant de ses propriétés d’harmonie et de paix. Lorsque cela est possible, à Awhina, les poupées sont faites à partir de tissus et matériaux naturels qui ont été récupérés ou recyclés. Ceci fournit une qualité « durable » à l’âme de la poupée.
Dans la matinée, le parent place soigneusement la poupée qui dort dans le berceau de l’enfant (quand celui-ci est un bébé) ou le panier de la salle de jeux (pour les enfants plus âgés).
Parfois, les parents sont invités à se rappeler que le geste de respect et de d’attention qu’ils donnent à la poupée qui dort se reflétera également dans les gestes de l’enfant. Les parents sont priés de ne pas sous-estimer l’importance de cette poupée particulière pour l’enfant, qui offre un pont unique entre la garderie et la maison. Lorsque le parent tient la poupée avec une véritable chaleur et avec amour, l’enfant est lui aussi réchauffé par ce geste tendre.
La poupée qui dort est réservée à ce moment sacré de la journée et la nuit, lorsque l’enfant se reconnecte avec ses racines spirituelles. Elle est là quand l’enfant sombre dans le sommeil et elle est toujours là quand il se réveille dans le monde. C’est juste cela, une poupée qui dort. L’enfant a d’autres poupées pour jouer. Cette poupée, cependant, a un rôle particulier dans la vie de l’âme de l’enfant.

La poupée pour jouer des enfants plus âgés
Daniel Udo De Haes décrit le petit enfant comme n’ayant pas encore d’image conscient de l’être humain, mais il dit que ce concept vit dans son âme en tant que fondement de son développement. L’âme de l’enfant continue d’être vivement animée par une idée archétypale de l’humanité, et c’est d’elle qu’il commence et continue à mener sa vie (De Haes, 25).
Les petits enfants, dans leur jeu, se pratiquent eux-mêmes dans la vie. Ils reconstituent en miniature le monde des relations des adultes. Ils apprennent peu à peu à être des êtres sociables, principalement en imitant les adultes qui leur sont le plus proche. Les enfants viennent à une expérience de « soi » dans leurs relations avec les autres – entourés par des adultes, en partageant des relations bienveillantes et empreintes d’amour. Il est naturel pour l’enfant d’imiter la chaleur exprimée par les autres. L’effusion de l’amour est intensément ressentie dans l’être tout entier de l’enfant – l’enfant de un à deux ans viendra, sans aucun motif apparent, approcher et envelopper un autre enfant dans ses bras.
La joie éprouvée par tous est tellement tangible. Le « besoin » de prendre soin de la poupée, qui découle essentiellement de l’imitation, est aussi en quelque sorte un instinct inné chez l’enfant en bonne santé et c’est une autre raison pour favoriser les groupes d’enfants d’âges mélangés.
A Awhina, le jeu, la poupée, la journée ne font qu’un dans la vie de l’enfant. Un environnement où les poupées sont aimées et soignées respectueusement est très consciemment développé. Chaque poupée a un berceau avec ses propres couvertures et une ou deux ont même leur propres poupées qui dorment. Les poupées sont devenues une partie de la vie des enfants.
Aucune maison ne serait complète sans un ou deux (parfois plus) « bébés » dont prendre soin. Souvent, une chaise haute est apportée à la table du matin, autour du thé – avec un bavoir et une tasse -, mais cela n’est pas pour l’un de nos tout-petits à Awhina, mais pour une poupée ! L’enfant ne distingue pas entre ce qui est de l’ordre du jeu et ce qui est de l’ordre du réel, car ils sont une seule et même chose pour lui. L’enfant tout entier, avec tout son être, embrasse la poupée et en prend soin, son âme expérimente l’image de l’être humain. Avec cette expérience inconsciente mais profonde, le passage de l’enfant dans la vie et son développement futur est renforcé et approfondi.
Par dessus tout, la poupée fournit à l’enfant la possibilité d’être soutenu dans son besoin de « devenir », pour entrer dans le monde de la relation qui commence avec la mère, le père, le frère et la sœur. La poupée a la capacité de devenir le premier ami spécial de l’enfant parce que, dissimulé aux yeux de l’adulte, se trouvent là des mystères archétypaux, si tangibles pour l’enfant et son monde de rêverie entre ciel et terre.
Les poupées, à Awhina, sont créées en ayant cette image cosmique à l’esprit. D’une part, la poupée, un représentant de l’être humain en bonne santé affichant des qualités humaines, inspire à l’enfant la droiture. Il va sans dire que, lorsque nous faisons une poupée, nous avons présente à l’esprit une image de l’être humain sain avec des caractéristiques bien proportionnées. D’autre part, la poupée imprègne l’enfant de mémoires cosmiques, le laissant rêveusement « absorbé » dans l’origine spirituelle de l’humanité. Ces souvenirs et mémoires vivent bien sûr inconsciemment chez le petit enfant, mais se manifestent vers l’extérieur par un sentiment de confort et de sécurité.
Lorsque l’on confectionne une poupée, on a besoin d’apprendre à observer et, pour notre propre développement, apprendre à être auto-critique. Nous devons aspirer au meilleur pour les jeunes enfants et, parfois, cela signifie refaire encore et encore, et peut-être même encore, en ayant en mémoire que l’enfant aimera et respectera sa poupée au moins autant que nous aimons et respectons sa poupée.

Le spectacle de marionnettes pour les petits enfants
La toute première histoire que l’enfant entend vient de sa mère, et peut être reçue sous la forme d’une une berceuse. Le son de la voix de la mère éveille doucement l’enfant tout en lui permettant paradoxalement de faire l’expérience de la plénitude, du sens de l’unité. A la crèche, nous préservons ce sentiment d’unité ou « conscience endormie » de plusieurs manières.
Nous faisons cela en utilisant la troisième personne (je parle de moi en utilisant mon nom plutôt qu’en utilisant « je » et je m’adresse à l’enfant en utilisant son nom plutôt que d’utiliser « tu »), en ne levant pas notre voix sur l’enfant, et par le biais d’histoires que nous proposons à
l’enfant. Celles-ci sont de simples petites histoires à propos du quotidien de l’enfant, ou peuvent se présenter sous la forme d’un spectacle de marionnettes (NDLR : ou « poupées de sol »).
A Awhina, nous avons répétons les même spectacles de marionnettes depuis des années. Ce faisant, les enfants appris à les connaître, les aimer et les anticiper. Un même spectacle de marionnettes accompagne les enfants pendant environ trois semaines, parfois plus. Ils mettent en avant une histoire simple qui porte en elle une image symbolique – par exemple, « Le géant Turnip », où de belles qualités de l’homme s’expriment. La plupart des contes de marionnettes que nous avons choisi portent en eux de la répétition avec un refrain chanté, qui fait particulièrement écho chez les jeunes enfants.
Le spectacle de marionnettes est répété par une collègue un certain temps avant qu’il ne soit montré aux enfants. La clé pour parvenir à embarquer les enfants dans un spectacle de marionnettes est la préparation. Le rôle du marionnettiste est de déplacer les marionnettes et de raconter l’histoire. La conscience du marionnettiste respire consciencieusement à travers le spectacle de marionnettes et voyage jusqu’au bout de carré de soie ou de tissu (NDLR : les contes toujours sont mis en scène sur un tissu qui figure le sol). Cependant, ce point est du domaine de mes collègues.
Afin de maintenir un sentiment d’unité, nous devons veiller à ce que les tissus soient bien en place et aient des couleurs en lien avec l’histoire. Il y a une grande différence dans le fait d’être devant un beau tissu bien repassé et un tissu qui est seulement sorti du panier et utilisé tel quel. Le marionnettiste devrait également porter une couleur qui puisse tout simplement faire partie du paysage, ce qui permet à l’enfant de faire un avec la disposition du moment.
La façon dont les marionnettes sont déplacées a un effet profond sur les enfants, car ils ramènent ensuite le récit dans leurs propres jeux. Est-ce que la marionnette fait des bonds ou bien est déplacée le long du sol, comme une image des qualités humaines de la marche ?
Tout ce que nous présentons aux enfants doit être apporté avec vérité et en aucune façon de manière caricaturale ou déformée. De même, il est tout aussi important de savoir comment nous traitons la marionnette. Nous prenons la marionnette par les épaules plutôt que par la tête, parce que la tête est une partie sacrée du corps humain et doit être respectée comme telle.
Pour le très jeune enfant, la meilleure scène pour le spectacle de marionnettes est le corps ou le plancher. En utilisant notre corps, nous offrons quelque chose de nous-mêmes, mais parfois ce n’est pas facile. Le sol est un scène merveilleuse. Il offre de nombreuses possibilités. Les enfants sont au même niveau que vous et peuvent participer facilement, et c’est naturellement que le jeu libre pourra se développer à partir de là. Les enfants sont souvent sur le plancher, et on trouve le sol partout et n’importe où.

Références :
De Haes, Udo Daniel. Le jeune enfant : vie créative avec les 2-4 ans. Edimbourg : Livres Floris, 1986.

Bernadette Raichle consacre maintenant son temps à promouvoir dans le monde ce qui a été développé à Awhina, en écrivant, animant des conférences, etc. Elle vit en Nouvelle Zélande.

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Les lutins ont adoré m’observer en train de coudre ces poupées et n’ont pas cessé non plus de demander à ce que je leur en fasse une spécialement pour eux…

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Les masques que Walid a confectionné à son atelier d’Enfantines…
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Du coup, ce matin, il a voulu créer un masque « carton » et ils jouent avec ce carton depuis des heures…
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